Introduction
La diffusion de modes de vie bas carbone est un levier central dans l’atteinte des objectifs climatiques. Pour être efficaces, ils ne peuvent reposer uniquement sur la décarbonation du mix énergétique [1], autrement dit sur l’ensemble des actions qui visent à réduire, voire à éliminer, les émissions de CO₂ provenant de la production et de la consommation d’énergie. Un champ de recherche est en train de se structurer sur la mise en lumière des solutions permettant une transformation de la demande, en particulier celle des ménages, qu’il s’agit de mieux comprendre.
L’estimation de l’ampleur et du potentiel de réduction des émissions de carbone liées aux modes de vie implique de tenir compte d’enjeux scientifiques importants. S’il est possible d’identifier six grands postes de consommation à fort impact (le logement, la mobilité à courte et longue distance, l’alimentation, la consommation courante et les loisirs), ils n’ont pas les mêmes répercussions et ne peuvent donner lieu au même type d’action. Ainsi, ramenés en émissions de CO₂, les écarts entre une personne précaire et une personne aisée sont importants dans l’alimentation, mais sans commune mesure avec ceux liés aux transports. Par exemple, un aller-retour transatlantique en avion équivaut à 3,2 tonnes de CO₂. C’est un tiers des émissions d’un ménage français moyen en une année : un volume difficile à atteindre même en mangeant beaucoup de viande. En outre, il est difficile d’agir sur un certain nombre de postes, notamment le logement et le transport quotidien, car ceux-ci sont fortement dépendants d’infrastructures (type et efficacité du logement, localisation et connexion aux réseaux de transports). Enfin, il est nécessaire de prendre en considérations les inégalités sociales, les niveaux de revenus ne donnant pas aux acteurs les mêmes capacités d’action.
Le logement et le transport quotidien constituent à bien des égards des postes de consommation intéressants pour l’étude des consommations énergétiques : ils ont un fort impact carbone et sont inscrits dans des routines, mais sont modifiables en faisant des choix drastiques. Particulièrement sensible aux variations des prix de l’énergie et aux revenus des ménages, l’étude de ces postes est pertinente pour comprendre la volonté des ménages de modifier leurs comportements.
Sur le plan méthodologique, saisir les choix de logement et de transport quotidien est particulièrement complexe. Une équipe de chercheur et chercheuses du laboratoire TREE (Transitions énergétiques et environnementales) a décidé d’étudier un moment particulier de la vie des familles : celui où elles déménagent et choisissent un nouveau logement. C’est en effet à ce moment-là qu'elles sont amenées à faire des arbitrages qui ont des conséquences durables sur leurs futures dépenses énergétiques. Il s’agit alors de replacer l’énergie dans une réflexion plus large sur les trajectoires résidentielles et les marges de manœuvre des ménages, qui vont dépendre notamment des cycles de vie individuels et de leurs revenus.
Une enquête ménages en Nouvelle-Aquitaine
L’équipe a choisi de réaliser une enquête par questionnaire par l’intermédiaire de La Poste, en ciblant tous les foyers ayant déménagé dans trois départements de la région Nouvelle-Aquitaine (Landes, Pyrénées-Atlantiques et Gironde) entre les mois de septembre et de décembre 2022. Le choix de ces départements a été motivé en raison d'une forte croissance démographique, avec des dynamiques urbaines variées (1).
Au total, 905 questionnaires (2) ont été traités. Ils renseignent sur les motifs de consommation d’énergie et leurs coûts (3), les caractéristiques socio-économiques des ménages et leurs trajectoires de propriété. Ils saisissent aussi les priorités dans le déménagement, avec une liste de critères à classer selon leur importance, dont deux propositions centrales pour cet article :
• À quel point l’efficacité énergétique du nouveau logement était-elle prioritaire ?
• À quel point le nouveau logement permettait-il de se rapprocher des services, du travail ou de la famille ?
Huit autres questions portaient sur le prix, la surface, ou encore le cadre de vie. Nous avons mené une analyse factorielle aux composantes multiples. Ce type d’analyse statistique est utilisé pour étudier les liens entre des modalités de variables permettant de décrire les enquêtés.
L’équipe a ensuite fait une classification hiérarchique ascendante. Cette étude permet de construire des types de ménages partageant des modalités communes, et en particulier dans leurs choix de résidence et leurs caractéristiques socio-économiques. Six grands types ont ainsi pu être distingués. Des entretiens ont été menés avec 62 de ces ménages, par téléphone ou à domicile, pour mieux comprendre leurs stratégies résidentielles et saisir leurs récits de vie.
(1) Il s’agit par exemple de la métropolisation de Bordeaux, de la présence de villes moyennes intérieures comme Pau ou Mont-de-Marsan, et de la littoralisation du Pays basque. Il s’agit aussi de migrations d’agrément, motivées par le cadre de vie et la plus grande accessibilité du foncier par rapport au littoral méditerranéen.
(2) Pour un total de 14 000 envois, le taux de retour est de 6,3 %.
(3) Dans le domaine du logement, l'enquête portait sur l’efficacité énergétique et sur les équipements de chauffage, en plus d'aborder la localisation et la surface. Dans celui des transports, elle renseignait sur l’équipement en moyens de transports et les mobilités quotidiennes. Enfin, une série de questions portait sur le coût du logement (crédit, loyer, apport au moment de l’achat). L’ensemble de ces questions permettait de calculer des coûts et de les ramener aux revenus, pour calculer des taux d’effort financiers.
« L’équipe a ensuite fait une classification hiérarchique ascendante. Six grands types de ménages ont ainsi pu être distingués. »
Des ménages sensibles à l'augmentation des prix
Le croisement des deux analyses, quantitative (basée sur des données mesurables) et qualitative (basée sur la compréhension des comportements et pratiques), a permis de placer les ménages sur un spectre de revenus, des plus modestes aux plus aisés, et de voir comment, à travers ces situations, l’efficacité du logement et la distance à parcourir en voiture sont prises en compte lors du choix résidentiel. Pour chacun de ces cas, deux éléments de leur vulnérabilité ont été abordés lors des entretiens : leur sensibilité à l’augmentation des prix de l’énergie et leur capacité d’adaptation.
En partant d’une extrémité du spectre des revenus, le premier type identifié par l’analyse correspond aux ménages logés dans le parc social autrement dit dans des logements appartenant à des bailleurs de logements sociaux (offices HLM, organismes publics ou à but non lucratif). La littérature sur la précarité énergétique a déjà documenté leur fragilité, montrant comment des factures, même peu élevées, pouvaient peser de manière disproportionnée sur des budgets plus contraints [7, 8, 9]. Ces ménages sont donc plus sensibles à la hausse des prix de l’énergie. Mais ils sont aussi moins motorisés que les autres et plus susceptibles d’habiter en centre-ville, où sont concentrés les logements sociaux. En outre, ces parcs de logements gérés par des bailleurs sociaux tendent à être relativement plus efficaces que le parc locatif privé. Ceci s’explique, car les bailleurs sociaux sont soumis à des objectifs et des exigences de rénovation énergétiques plus stricts, mais bénéficient également de financements publics et de prêts pour s’aligner sur ces attentes.
Le second type rassemble des ménages qui ont aussi des revenus modestes, avec peu de capital, mais qui sont locataires du parc privé. Ces ménages très attentifs à l’efficacité énergétique des logements privilégient la proximité des centres-villes. Ils sont donc aussi sensibles à l’augmentation des prix, d’autant plus qu’ils résident dans des logements souvent moins efficaces. Par ailleurs, ils sont susceptibles de déménager pour réduire leurs dépenses de carburant, comme l’ont montré les échanges lors des entretiens.
Le troisième type de ménages identifié a des revenus moyens à faibles, mais peut avoir un apport qui lui permet d’acheter une maison, souvent en primo-accession (en acquérant un bien immobilier pour la première fois), et souvent avec des travaux importants. Ils privilégient les critères du logement abordable et de la surface lors de leur choix résidentiel. Celui-ci se traduit par de plus grandes distances avec les services et les emplois qui affectent leur mobilité. C’est la catégorie de ménages qui effectue le plus de distance en voiture. Ils sont très sensibles à l’augmentation des prix de l’énergie et du carburant, mais leur capacité d’adaptation est faible, d’autant plus qu’ils sont peu concernés par les dispositifs de protection sociale.
Des ménages plus aisés qui maîtrisent leurs coûts
Les types de ménages restants sont caractérisés par un patrimoine et des revenus plus élevés, avec une stabilité financière et de faibles niveaux de contraintes qui leur permettent de faire des choix résidentiels avec peu de compromis. Ces ménages réalisent un idéal de propriété et sont plus susceptibles d’investir dans la rénovation énergétique. Ils sont différenciés par leur âge.
Le quatrième type identifié correspond à de jeunes couples sans enfants, locataires ou primo-accédants qui choisissent des logements plus proches des centres-villes, des services et des bassins d’emploi. Ils sont peu préoccupés par l’efficacité énergétique de leurs logements et occupent de petites surfaces. Ils sont à l’aise financièrement et témoignent pour leurs loisirs d’importants déplacements hors du quotidien. En conséquence, ils sont peu sensibles au prix et disposent de marge de manœuvre pour réduire leur mobilité.
Un cinquième type concerne les ménages dans la trentaine, souvent avec des enfants, et qui achètent de plus grands logements en proche banlieue. Parce qu’ils doivent chauffer ces logements, et parce qu’ils ont des enfants, ils se soucient de leur efficacité énergétique et investissent dans des systèmes de chauffage neufs. Ces ménages valorisent une proximité permise par la voiture, dont ils contrôlent les coûts avec des revenus plus élevés, mais aussi en investissant dans des véhicules hybrides ou électriques.
« Ensuite, ce travail met en évidence des situations de vulnérabilité qui peuvent être négligées par les indicateurs de pauvreté énergétique et de transport. »
Le sixième type est caractérisé par une plus forte concentration de patrimoine, avec des ménages proches de la retraite ou de jeunes retraités qui peuvent mobiliser de l’épargne et la revente d’un logement précédent pour acheter comptant (en une fois) des maisons, souvent en milieu rural. Ils incarnent les migrations d’agrément : des mobilités résidentielles qui sont motivées par le cadre de vie. Ils sont donc en mesure de faire des travaux d’efficacité énergétique et d’investir dans l’électrification de leurs usages.
Conclusion
Trois enseignements peuvent être tirés de l’analyse des choix résidentiels des ménages au moment de leur déménagement pour une compréhension des consommations d’énergie.
Premièrement, dans l’ensemble, les ménages tiennent compte de la distance et de l’efficacité énergétique, mais avec des degrés d’urgence et de compromis différents, des préoccupations variables dans les domaines du logement et de la mobilité, et aussi des niveaux d’autonomie changeants en fonction de leurs revenus, de leur âge et de leur richesse. Toutes les configurations, de l’alignement aux compromis et aux choix radicalement divergents, peuvent être observées. Concrètement, pour certains ménages, la hausse des prix de l’énergie est le facteur déterminant dans tous les aspects
« Ensuite, ce travail met en évidence des situations de vulnérabilité qui peuvent être négligées par les indicateurs de pauvreté énergétique et de transport. »
Comment le prix de l’énergie influence les choix résidentiels ? - 107
BIBLIOGRAPHIE
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[8] Desvallées L. (2022), « Low-Carbon Retrofits in Social Housing: Energy Efficiency, Multidimensional Energy Poverty, and Domestic Comfort Strategies in Southern Europe », Energy Research & Social Science, 85, 102413. .
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[10] Nielsen K.S., Nicholas K.A., Creutzig F., Dietz T. et Stern P.C. (2021), « The Role of High-Socioeconomic-Status People in Locking in or Rapidly Reducing Energy-Driven Greenhouse Gas Emissions », Nat Energy, 6 (11), p. 1011‑1016.
de leur mobilité résidentielle. Tandis que, pour d’autres, une attention particulière portée à l’efficacité énergétique du logement peut coexister avec le choix de la distance et une dépendance totale à la voiture. Ces mécanismes varient au cours du cycle de vie, présentant des moments où l’énergie devient plus importante et d’autres où elle est secondaire.
Ensuite, ce travail met en évidence des situations de vulnérabilité qui peuvent être négligées par les indicateurs de pauvreté énergétique et de transport. Par exemple, les ménages classés dans le type 3 ne sont pas considérés comme pauvres selon les critères français. Ils sont souvent propriétaires (en accession) de leur logement et peuvent effectuer des travaux de rénovation. Ils possèdent une voiture et ont un emploi. Mais ils sont également très sensibles à la hausse des prix de l’énergie et ont une capacité d’adaptation réduite en raison de leur choix de résidence. Comme ils n’appartiennent pas aux catégories de ménages les plus modestes, ils peuvent rester invisibles pour les politiques sociales tout en étant la cible des politiques de logements qui les encouragent à devenir propriétaires en périphérie.
Une troisième contribution de cet article est d’ouvrir des pistes de recherche pour l’étude des ménages les plus aisés. Dans la mesure où ils sont peu sensibles au prix de l’énergie, ils sont moins pris en compte dans l’analyse des consommations, car celles-ci se sont surtout concentrées sur des publics qui devaient être accompagnés par des politiques publiques. Les choix effectués par les ménages aisés ont un impact sur le marché du logement, poussant les moins aisés vers les banlieues plus éloignées. L’accession à la propriété et la richesse ouvre également la possibilité de procéder à des rénovations thermiques. Cela réduit l’importance de l’efficacité énergétique lors du choix d’un nouveau logement et permet d’investir dans des appareils plus efficaces, des panneaux solaires aux voitures électriques et hybrides. À ce titre, ces ménages sont à l’avant-garde de la dynamique et des marchés de la transition énergétique.
Cette étude soulève donc d’importantes questions de justice, car l’absence de politiques ciblant la consommation des classes sociales les plus aisées contraste avec leur contribution disproportionnée aux émissions de gaz à effet de serre [10]. Ces questions guideront les recherches suivantes.
Financeur : Université de Pau et des Pays de l’Adour